Axes de recherche

La formation doctorale fait partie des piliers importants du travail de recherche mené au Centre Walras-Pareto. L'encadrement des thèses en histoire de la pensée politique ou économique et en philosophie économique ou politique s'effectue dans deux programmes doctoraux, en SSP ou en HEC, en fonction du sujet et de l'approche. Ainsi, les doctorant·e·s du CWP obtiennent à l'issue de leur parcours soit un Doctorat ès sciences politiques, soit un Doctorat ès sciences économiques avec la mention 'Histoire de la pensée et philosophie économiques'.

Par l'intermédiaire de cours-blocs et de séminaires réguliers, les doctorants du Centre bénéficient d'une formation de haut niveau dans les domaines de l'histoire de la pensée et de la philosophie économiques et politiques.

L'enjeu de l'interprétation

Certes plus prosaïque que celle du dieu Hermès, la tâche des historiens de la pensée économique en recouvre néanmoins les deux aspects (l’énonciation et l’interprétation). S’il ne s’agit pas de transmettre les messages et les ordres des dieux, il est d’abord question d’explication des textes, de traduction d’un texte dans un autre, d’interprétation, et ainsi l’historien de la pensée transporte des significations des textes dans le temps en les exposant.

Des significations parmi tant d’autres qui peuvent constituer des explications de ce que l’auteur des textes souhaitait dire à ses contemporains (c’est l’exégèse). L’historien de la pensée économique peut également produire une compréhension de la signification du texte pour des lecteurs qui n’appartiennent pas au même contexte historique de l’auteur, des lecteurs d’aujourd’hui par exemple.

Cependant, bien que le sens d’un texte soit finalement le résultat de la dialectique entre le texte et le lecteur, de la coopération interprétative entre le texte et le lecteur, les membres du CWP travaillent partant de l’idée que le texte lui-même comporte une limite aux interprétations possibles. Ils travaillent également à l’édition scientifique comme moyen d’éteindre le champ des interprétations.

Comme dans d’autres domaines disciplinaires, la question de la qualification des interprétations est très présente dans l’histoire de la pensée économique et es travaux du Centre, au-delà de la conviction de l’existence de limites de l’interprétation, représentent un spectre assez large de positions méthodologiques sur ce qu’est la bonne interprétation. Ainsi, et pour reprendre une typologie connue, certains travaux relèvent de la Geistesgeschichte, d’autres de la reconstruction « historique » et d’autres encore de celle « rationnelle ». Or, cette pluralité est parfaitement assumée et considérée comme une force pour la qualité de la recherche au CWP.

L’enjeu épistémologie historique

L’histoire et la sociologie des sciences de ces dernières décennies a considérablement transformé notre travail en déplaçant l’angle privilégié d’investigation qui portait sur les idées et les théories vers des études qui considèrent les résultats de la science comme des artefacts culturels. Ces derniers occupent matériellement et physiquement l’espace, sont encastrés dans des environnements sociaux, et sont élaborés par des individus qui ne sont pas isolés et qui au contraire interagissent avec leur environnement matériel et social. Les produits de la science, comme Ludwik Fleck l’a montré le premier, sont ainsi le témoignage de leur propre histoire.

C’est aux acteurs historiques eux-mêmes qu’il faut appliquer en premier lieu cette perspective. Pour comprendre les théories d’économistes comme Léon Walras ou John Maynard Keynes, il est nécessaire de comprendre non seulement leur conception de la science, mais également leurs pratiques de recherche, et le sens qu’ils attribuent aux résultats de leurs recherches. L’idée que les théories et les idées sont les témoins d’une histoire qui est située dans des pratiques matérielles n’est pas étrangère aux historiens et aux philosophes de l’économie. Mais ce n’est que récemment que notre profession en a pris acte, et s’est explicitement intéressée à l’organisation matérielle et sociale de la recherche, aux compétences intellectuelles et pratiques nécessaires à la modélisation et à l’expérimentation. Étudier les dimensions matérielles de la production des connaissances implique également de bien faire attention à ne pas prendre pour argent comptant ce que les acteurs disent d’eux-mêmes à propos de leurs pratiques. Les croyances et les pratiques épistémologiques peuvent diverger et sont à questionner plutôt qu’à prendre comme point de départ d’une investigation. À titre d’exemple, les progrès de la méthode expérimentale à la fin du 20e siècle ont impliqué une reconfiguration sociale et matérielle de la discipline économique qui modifie ce qui peut être considéré comme une preuve ou comme une bonne pratique.

L’historien de la pensée politique s’intéresse ainsi à l’installation architecturale dans laquelle les débats parlementaires prennent place, car elle affecte les résultats des délibérations. De façon similaire, les circonstances physiques dans lesquelles l’individu vote ont un impact sur son comportement électoral.

Pour l’historien de la science économique en particulier, cette réorientation des théories aux pratiques réveille d’anciennes anxiétés. Depuis John Stuart Mill, les économistes (faisant encore de l’économie politique) étaient très soucieux de séparer leurs théories – comme ensemble de vérités – de leurs applications. Ils souhaitaient séparer la science de l’art. La théorie économique a donc évacué l’art et s’est isolée des complications de la politique et de la société : les lieux, les cultures, les communautés se trouvent dans le monde des pratiques, mais pas dans le monde de la théorie.

Les tensions épistémiques et ontologiques qui sont ainsi produites entre la théorie et la pratique, entre les concepts, les outils et leurs applications, entre l’image des économistes comme scientifiques et leur mode de fonctionnement comme individus ou membres de groupes qui interviennent (consciemment ou non) dans la sphère publique et politique sont autant d’objets de recherche qu’il nous faut suivre avec une approche historique plutôt qu’analytique.

L'enjeu du contexte

La pensée économique et politique ne se développe pas dans un vide social et institutionnel. La controverse des deux Cambridge en économie, par exemple, ne concernait pas que des questions théoriques soulevées par le retour et la réversion des techniques (switching et reswitching), mais traitait également de différentes cultures de faire l’économie des deux côtés de l’Atlantique dans des contextes institutionnels distincts. L’« école de Chicago » en économie ne se réfère pas qu’à un ensemble de doctrines, mais également à l’organisation de ses workshops, et à l’intervention d’économistes comme Milton Friedman et George Stigler dans les sphères publiques, de politique économique et dans le monde des affaires. De façon similaire, il est aisé d’interpréter faussement les physiocrates si l’on ne considère pas le fonctionnement du monde politico-administratif de Versailles.

Les individus sont membres de réseaux et de communautés qui sont agencés très différemment dans le temps : depuis les Literati des lumières écossaises, les moralistes publiques de l’époque victorienne, et les cercles de Vienne aux nombreux recoupements partiels de l’entre-deux-guerres ; en passant par le système d’éducation supérieur des régents écossais, les institutions d’éducation pour les dissidents de l’Église d’Angleterre, les Think Tanks liés à la sphère militaire ou économique comme la RAND ou le Cato Institute ; jusqu’aux différentes formes de mécénat depuis les princes jusqu’à la fondation Rockefeller ainsi que toutes les infrastructures qui entretiennent les penseurs et leur permettent d’accéder à la célébrité. Que Madame de Staël soit la fille du banquier suisse et ministre français des finances sous Louis XVI pourrait être considéré indépendamment de son œuvre et de ses accomplissements ; cependant, nous devons également considérer ce fait comme une importante source d’information qui peut éclairer non seulement sa personnalité, mais également ses réflexions sur le sens et l’impact politique de la Révolution française. Similairement, il peut être important de savoir que Nikolaj Sieber n’était pas seulement de nationalité suisse et russe, mais plutôt moitié-suisse, moitié-ukrainien, et qu’il était bien connecté avec les mouvements nationalistes ukrainiens à la fin du 19e siècle, afin de comprendre son interprétation de Marx. Le contexte nous renseigne à la fois sur l’interprétation des textes et sur les engagements ontologiques et épistémiques des penseurs économiques et politiques, et constitue ainsi le troisième angle à travers lequel nous approchons l’histoire de nos deux disciplines.

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