Peste, choléra, grippe, coronavirus

26 février 2020

Le rythme des grandes épidémies a façonné l’histoire de l’humanité. Des populations complètes ont été décimées ; des pathogènes inoffensifs pour les uns ont tué, ailleurs, des peuples entiers. Une mortalité effrayante a côtoyé les invasions et les grandes découvertes: dans des îles lointaines, des populations, indemnes de certains pathogènes, sans immunité contre eux, ont été éliminées par les virus et les bactéries transportés par les envahisseurs, les explorateurs.

La peste a été et reste encore une maladie grave ; elle tue toujours. Elle s’est installée dans l’inconscient collectif. La bactérie responsable, découverte par Alexandre Yersin1, s’est répandue jusqu’en Amérique du Nord. La colonisation de la côte Est de l’Amérique du Nord par les marins anglais a favorisé sa présence à Boston dès le XVIIe siècle. La côte Ouest a été épargnée jusqu’au début du siècle passé. Yersinia pestis a colonisé progressivement tout le continent suite à l’arrivée à San Francisco d’un marin infecté (un pestiféré au sens propre du terme). Les rats ont fait le reste.

De nos jours, les antibiotiques sont efficaces. La peste se traite, les craintes se sont éloignées, mais rien ne garantit que l’équilibre fragile entre bactéries – rats – puces et humains ne bascule pas vers une épidémie qui pourrait toucher en priorité des populations fragiles, mal nourries, délaissées. Elles ne sont pas si loin de chez nous, au Kurdistan, en Syrie, dans de nombreux pays africains.

Le choléra reste présent, les zones sinistrées par des tremblements de terre, les régions meurtries par les catastrophes naturelles sont facilement dévastées par la bactérie responsable.

La tuberculose n’épargne plus nos pays : des germes résistants sont à nos portes, les traitements mal suivis, mal prescrits sont une des causes majeures du risque résiduel d’une maladie qui pourrait ré-émerger. Des bactéries multi-résistantes sont présentes en Inde ; elles sont transportées dans nos régions et nous menacent ; nos thérapies sont inefficaces, les antibiotiques sont sans effet ; l’industrie pharmaceutique ne fait plus de recherche pour développer de nouvelles armes…

La malaria tue des milliers de personnes tous les jours: les parasites sont de plus en plus résistants, le monde des voyageurs s’effraye, les populations sont laissées sur le carreau.

Des nouvelles maladies infectieuses émergent, d’anciennes reviennent sur le devant de la scène. De nouvelles approches épidémiologiques se sont développées, notamment en analysant les comportements humains au travers de l’usage des réseaux sociaux, des questions posées sur les moteurs de recherche. Le réchauffement climatique et ses conséquences sur nos habitudes, sur les réserves d’eau potable, sur l’agriculture bouleversent déjà notre quotidien.

Entre peste et choléra, nous pouvons choisir le coronavirus apparu en Chine fin 20192, la tuberculose ou la malaria... Nous avons le choix. La nature n’a pas dit son dernier mot. Alors, relisons le Cygne noir de Nassim Nicholas Taleb3 et réfléchissons à nos certitudes. Rien n’est prévisible: ce qui est attendu ne se déroulera pas ; ce qui est inattendu sera. Nous sommes les acteurs-spectateurs du Désert des Tartares de Dino Buzzati. «On dira de nous: ils sont Drogo».

Le vivant est modifié, le vivant est menacé, la santé de demain sera différente de celle d’hier, de celle que nous connaissons aujourd’hui. L’homme est acteur de sa mort collective. L’homme est capable de détruire l’humanité.

Une nouvelle discipline médicale devra être enseignée, impliquant des changements de pratiques. Cette nouvelle discipline – une «médecine d’adaptation climatique» - sera au carrefour des maladies infectieuses, de la vaccinologie, de l’épidémiologie (épidémies liées aux mouvements massifs de populations), des changements nutritionnels, de l’hygiène, de l’organisation de la société. Ce sera une médecine des vulnérabilités accumulées.

Nous devons réfléchir rapidement à la création d’une chaire qu’on pourra appeler la chaire des «modifications climatiques». Celle-ci devra anticiper les changements de nos organisations sanitaires pour faire face aux enjeux d’aujourd’hui. Unisanté, le Centre universitaire de médecine générale et santé publique, est la structure académique vaudoise qui a le potentiel d’accueillir cette chaire et de développer la recherche et l’enseignement de ce domaine en pleine expansion. Les sciences du vivant seront toutes sollicitées. Notre responsabilité est engagée, et soyons attentifs à ne pas participer au mal commun4. Participer de manière passive au mal commun est déjà faire preuve d’irresponsabilité: mais c’est la voie dans laquelle de nombreux politiciens nous entrainent5. De notre plein gré?

1 Peste et choléra est un roman de Patrick Deville, paru aux Éditions Seuil en 2012. Il retrace la vie et les découvertes de Yersin. Et rendons hommage à Albert Camus et à son roman La peste: cette œuvre majeure a marqué les esprits. Redécouvrons ce texte magnifique.

2 Même la nomenclature est encore floue: 2019-nCoV, Covid-19, SARS-CoV-2, SARS2… Parle-t-on de la maladie ou du virus?   Voir l’article sur lematin.ch

3 Le Cygne noir, Nassim Nicholas Taleb, Édition Les Belles Lettres, 2014.

4 Qui s’oppose bien évidemment au bien commun. Et je propose au lecteur d’explorer attentivement ce qu’est le bien commun, dans ses dimensions philosophiques, éthiques, économiques, juridiques ou théologiques.

5 Donald Trump en est la caricature, mais il n’est de loin pas le seul.

Jean-Daniel Tissot, Doyen FBM

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