Le corps, sujet de honte

14 décembre 2017

Heureusement que des hommes comme Charles Joye prennent leur plume pour exprimer leur indignation contre le procédé pseudo-scientifique de «plastination» du Dr von Hagens, qui expose ses corps à Palexpo, dans les médias, qui nous les imposent dans des postures sportives…

Ses lignes dans le journal Le Temps du 2 septembre 2017 sont riches d’humanité. Peut-on tout voir, tout montrer? Peut-on animer la mort, mettre en scènes des cadavres, même à des fins «artistiques» ou «scientifiques»? En tous les cas, une exposition comme celle qui a lieu à Genève interpelle. Loin de moi l’idée de vouloir la faire interdire ou d’empêcher quiconque d’aller la voir. Ou encore d’apporter un jugement sur ceux qui en sortent captivés. Car le corps est beau, même disséqué. Il fascine. Cette exposition m’interpelle dans plusieurs dimensions: celle de ma propre mort, bien sûr; celle de la mort représentée, avec une théâtralité macabre, racoleuse pour les uns, muséale pour les autres; et, en tant que Doyen d’une Faculté de biologie et de médecine, elle m’interpelle par les questions qu’elle suscite sur l’anatomie, en tant que discipline.

L’anatomie n’est plus une discipline en tant que telle; elle est diluée dans ce que nous appelons la morphologie; elle est remplacée par des sciences peut-être plus «nobles», en tout cas plus spécialisées: sciences moléculaires, sciences «omiques», sciences forensiques, sciences comportementales animales, neurosciences.

Mais que devient le corps? Scanné, parcellisé, virtualisé par les prouesses de la radiologie, de l’imagerie, les nouvelles approches chirurgicales, le corps, dans toute sa matérialité, sa globalité, n’est plus. A la FBM de l’UNIL, les médecins ont déserté les tables d’autopsies: l’enseignement n’est plus prodigué par des femmes ou des hommes dont la connaissance du corps est exhaustive. Cette compréhension partagée des multiples facettes du corps humain reste cependant une nécessité. Cependant, nous devons bien avouer: le corps n’est plus, il n’est plus enseigné, l’arène est donc ouverte aux expositions morbides des foires modernes.

La mort, la torture, les corps vendus sont dans les médias, tous les jours. L’obscénité est banale, ce qui permet aux corps plastinés de trouver une forme de beauté plastique. Oui, le corps est beau, les dissections sont magnifiques, l’architecture musculaire, des tendons, des os, des vaisseaux sont un émerveillement. Pas celui des cadavres mutilés exposés à nos regards dans les journaux télévisés. Réoccupons le terrain, reprenons le sens du corps, enseignons les rites mortuaires, réapprenons, avec nos étudiants, le respect de la vie qui toujours se termine par la mort. Banaliser la mort est un déni de la vie, ouvrant la porte à une cyberhumanité désincarnée.

Souvenons-nous qu’avant d’être poussière, nous serons cadavres. La philosophie, notamment à travers Montaigne, qui citait lui-même Sénèque ou Cicéron, nous a enseigné que:

«Philosopher, c’est apprendre à mourir».

«Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive».

Et toujours chez Montaigne, citant Euripide puis Manilius, ces phrases terribles:

«Qui sait si vivre n’est pas ce que nous appelons mourir, et si mourir n’est pas vivre…»

«Dès notre naissance, nous mourons: la fin de notre vie est la suite de son origine».

Et, en tant qu’être vivant, c’est posséder un corps, un esprit et une âme: relisons Thomas d’Aquin, Aristote, Descartes et soyons fiers du respect que nous donnons à nos morts, afin que «notre âme soit raisonnable».

Jean-Daniel Tissot, Doyen FBM

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