Raphaël Heinzer

MERclin et privat-docent à la FBM, médecin chef et codirecteur du Centre d'investigation et de recherche sur le sommeil (CIRS).

Raphaël Heinzer, vous n'êtes pas vraiment un inconnu. Vous êtes même un habitué des médias...
Les médias s'intéressent au sommeil, c'est vrai. Sans doute parce que chacun se sent concerné, les problèmes liés au sommeil touchent tout le monde. Et pourtant c'est un domaine encore très peu développé. Il y a quelques dizaines d'années, le sommeil se résumait grosso modo à l'absence d'éveil. Mais on se rend compte aujourd'hui que chaque organe, chaque fonction - le coeur, la digestion, la respiration et bien sûr le cerveau - se comporte différemment pendant le sommeil. Du coup, nos travaux intéressent toutes les spécialités, la pneumologie, l'anesthésie, la cardiologie, etc.

Vous êtes vous-même pneumologue?
Oui. J'ai effectué ma médecine à Lausanne, et mes spécialisations de médecine interne et de pneumologie entre Lausanne, Fribourg et Genève. Mais dès 1996, juste après mon final, j'ai eu la chance de partir pour les Etats-Unis, avec un premier séjour à la Clinique du sommeil de Stanford. J'ai pu in extremis échapper à l'Ecole d'officiers, et c'est ce qui m'a donné cette opportunité, avec huit mois devant moi! La Californie, c'est quand même plus stimulant que Moudon, non? J'ai ensuite travaillé à Montréal avec le professeur Jacques Montplaisir, un pionnier de la médecine du sommeil, puis au Centre du sommeil de Harvard, à Boston. C'est là que j'ai effectué un Master en Public Health, avec un accent sur l'épidémiologie. A mon retour en 2006, nous avons créé le CIRS avec le professeur Medhi Tafti: une belle association entre le CHUV et l'UNIL, entre les sciences cliniques et fondamentales de la FBM.

Le CIRS fête ses dix ans en novembre. C'est aujourd'hui le centre le plus actif de Suisse, en nombre de patients vus. Est-ce qu'on dort de plus en plus mal?
Oui et non. Oui, parce que notre société nous pousse à faire toujours plus. Avec la mondialisation, l'interconnexion, on est toujours en contact avec différentes parties du monde. La tentation de rogner sur le sommeil est donc grande. A vrai dire, cette tendance à moins dormir a commencé avec l'arrivée de l'électricité. Mais si on a l'impression qu'il y a de plus en plus de troubles du sommeil, c'est aussi parce qu'on en parle! Auparavant, ce qui se passait dans la chambre à coucher - les parasomnies, les apnées, les ronflements - restait dans la chambre, privé. C'est un tabou en train de se relâcher. Notamment en raison de notre très forte exigence, moderne, par rapport à la qualité de notre sommeil. Or, on le sait, plus on essaie de contrôler le sommeil, plus il nous échappe.

Que vous ont appris vos recherches?
Notre cohorte HypnoLaus - qui émane de l'étude CoLaus du CHUV - est la plus grande cohorte en population générale sur le sommeil, au niveau mondial. Plus de 2000 personnes, de 40 à 80 ans, ont été investiguées; à partir de cet échantillon représentatif, nous pouvons tirer des enseignements objectifs, à portée générale, sur le sommeil. Et notamment sur la prévalence des troubles ou, justement, sur ce qu'est un sommeil «normal»: en moyenne, les gens dorment 7 heures par nuit, et mettent 20 minutes pour s'endormir. De même, on se rend compte que la moitié des hommes de plus de 40 souffrent d'apnée du sommeil, et un quart des femmes. Pour autant, tous ne doivent pas être traités. Avec mon collègue le Dr José Haba Rubio, nous avons pour objectif de trouver des marqueurs nous permettant d'identifier ceux qui risquent de développer des complications liées aux apnées du sommeil. Nous travaillons aussi sur d'autres thématiques, comme le sommeil en conditions extrêmes, par exemple en haute altitude: nous avons ainsi développé un masque qui permet de diminuer l'apnée d'altitude. Il a été testé avec de bons résultats par le Dr Alban Lovis sur des alpinistes au Ladakh et sur des paysans de haute montagne en Bolivie par le Dr Claudio Sartori. Nous travaillons également sur l'organisation du sommeil. Certes, l'idéal est de respecter son rythme biologique, mais ce n'est pas toujours possible. Nous testons ainsi le sommeil polyphasique, qui consiste à fragmenter le repos en tranches courtes de sommeil et d'éveil dans des situations de stress extrême comme chez les navigateurs en solitaire ou les pilotes de Solar Impulse. Ce sommeil polyphasique semble avoir l'avantage de diminuer la perturbation de l'horloge biologique, ce qui pourrait avoir des applications aussi pour les travailleurs de nuit.

Vous avez donc un large champ d'investigation...
Oui, d'autant plus que la médecine du sommeil est encore un champ largement en friche, avec beaucoup d'inconnues. Par exemple, on ne sait pas à quoi sert le sommeil au niveau cellulaire. Il y a donc de nouveaux ponts à créer avec les sciences fondamentales. C'est une approche très translationnelle, et aussi très multidisciplinaire: le CIRS comporte des pneumologues, des neurologues, un psychiatre. Nous sommes tous des «somnologues», mais avec notre propre spécialité. Et si la recherche, la clinique sont importantes, je n'oublie pas l'enseignement. Par manque de connaissances sur les troubles du sommeil, il faut aujourd'hui en moyenne 10 ans pour diagnostiquer une personne souffrant de narcolepsie! D'où l'importance de la formation pour améliorer cette situation.

Par Nicolas Berlie - Communication FBM, juin 2016

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© Eric Deroze, SAM UNIL-CHUV

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